Pas l’choix…

En l’an 2000, en été, je rentrais chez moi un soir, après mon boulot.
Je finissais pas tellement tard, 21h30, avec une bonne demi heure de trajet pour rejoindre mon petit studio d’étudiante, c’était honorable.
Ce soir là il faisait assez chaud. J’avais faim et j’avais fait un détour par le mac do pour me prendre un sandwich histoire de me caler jusqu’au lendemain.
Je suis arrivée dans le hall de l’immeuble. Cette grande barre avait l’avantage d’avoir 3 ascenseurs, ce qui permettait aux résidents de ne jamais attendre très longtemps.
Je me suis aperçue en arrivant devant les 3 portes que quelqu’un me maintenait l’un des ascenseurs ouvert et je m’y suis engouffrée.
Je l’ai remercié, comme on remercie ses voisins. Sans vraiment y prêter attention, sans vraiment lever la tête.
Les portes se sont refermées.
Il s’est jeté sur moi.
Il m’a coincée contre la paroi et a passé sa main dans mon entre-jambe.
Je le repoussais avec mes avants-bras mais sa main restait là, comme aimantée à la braguette de mon pantalon. mon pantalon léger, parce que c’était l’été. Si léger qu’il me permettait de sentir chaque doigt tentant de se frayer un chemin.

La porte s’est ré-ouverte.

J’étais à la fois apeurée et en colère.

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Je me suis débattue.

J’ai crié qu’il ne devait être qu’un gros connard.

J’ai pris appui sur les barres latérales, soulevant mon corps pour faire de mes jambes une grande catapulte et le faire sortir de ma vie d’un grand coup de rein.
Ce grand coup de rein dont il aurait voulu être l’auteur.

CONNARD ! DÉGAGE CONNARD !

Il a bien voulu re-rentré dans la cabine mais je lui donnais tous les coups de pieds qu’il fallait pour l’en empêcher.

Je suis rentrée chez moi.
Je me suis prostrée. Derrière mon canapé. Comme s’il pouvait encore venir m’y chercher.

J’ai porté plainte. Longtemps. J’ai regardé des photos de délinquants.

« A quoi ressemblait-il ? »

A personne. A rien. A quelqu’un qui m’a sauté dessus. Je revois ses chaussures. Sa capuche. Rien.
Des heures.
Et rien.

« Vous avez eu de la chance. Vous avez bien réagi. »

Ha, oui… De la chance oui….

Ce soir, 16 ans plus tard, il ne fait pas très chaud quand je rentre de chez mon amie.
J’en avais besoin de ce petit souffle d’air, entre mes deux boulots, les enfants, les travaux, j’avais besoin de faire le break, de me sentir vivre ailleurs qu’entre mes quatre murs.

Il est minuit trente quand je la quitte et je parcours bien heureuse les quelques mètres qui m’amènent à mon appartement.
5 minutes.
7 si je prends vraiment mon temps.

Quelqu’un est derrière moi mais j’habite une rue passante.
Je trouve que c’est un peu triste d’être encore méfiante autant de temps après.
Mais j’arrive à remonter dans un ascenseur, alors ma paranoïa de l’inconnu qui me suis, à côté, c’est rien.

Chez moi il y a deux portes à passer avant d’atteindre les ascenseurs.
Une à code, une avec un interphone.
Moi, j’ai un bip qui me permet de les ouvrir.

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Par réflexe, je rentre dans mon allée en claquant vite la première porte derrière moi.
16 ans de réflexe. D’habitude.

J’entends que ça tambourine, juste au moment où le « clic » de fermeture se fait entendre.
… Ne te retourne pas…
Je passe la deuxième porte et fais de même.
… Ne te retourne pas….

J’appelle l’ascenseur, j’appuie sur un étage au hasard, et je prends les escaliers pour monter chez moi.
Je claque la porte. je la vérouille. Je suis en sécurité.

J’ai des réflexes réfléchis depuis 16 ans.

Je n’ai pas vraiment peur.

Je suis juste en colère.

Je suis même à la limite de la rage.

Alors c’est ça aujourd’hui ?

On ne peut plus rentrer chez soi sans craindre de se faire suivre ? Sans craindre une agression ?

Alors c’est ça la vie d’aujourd’hui ?

Je suis conditionnée.
C’est la dixième fois ce soir.
Comme un anniversaire.

Cette vie là, cette ville là m’a appris à me méfier, à me protéger.
J’ai appris le Krav Maga jusqu’à me faire péter des côtes.
Je rêve d’un sac de frappe pour continuer à m’entrainer régulièrement.
Je suis sur le qui vive en permanence. Partout. Tout le temps.
Pas l’choix.

Je regarde mes enfants courir et je me dis que demain, quand je serais surement trop vieille pour être suivie et emmerder, ce sera leur tour.

Au tour de Clapiotte de se méfier.
Au tour de N°1 de se défendre.

 

Allez bien tous bien vous faire foutre.
C’est pas la vie qu’on mérite ça.
On mérite de se promener sans regarder par dessus son épaule, sans avoir peur des ombres au coin de la rue et sans avoir pour but ultime d’apprendre à contrer des bras plus forts que les nôtres.

J’habite une belle ville. Une ville que j’aime profondément.
Comme toute ville, elle a son lot de gros connards au coin de la rue.
Mais elle ne doit pas pour autant de devenir angoissante au point de ne plus vouloir rentrer seule.
Au point de ne plus vouloir sortir seule.
Au point de faire de moi, et de trop d’autres, des petits pions peureux de se retrouver encore dans une situation à risque.
J’en ai juste marre d’avoir peur depuis 16 ans.
J’en ai plus que marre d’avoir peur pour eux, bientôt et pour longtemps.
Je me demande encore… Si je ne leur apprends pas… Qui les protègera ?
Si elle ne réagi pas comme moi, qu’est-ce qu’il se passera ?

 

 

 

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Comments

18 comments

  1. Milie says:

    Dans une petite ville, 6h du matin un dimanche, je vais à la gare pour prendre mon train pour aller bosser. Il traverse pour me rejoindre, son casque sur la tête, il glisse sa main entre mes jambes, je hurle et brise mon parapluie en lui tapant dessus. Frustré de devoir abandonner il sort son appendice masculin et l’exhibe du genre « regarde chérie ce que tu rates » et s’en va. Pendant 6 mois mon père m’a accompagnée à la gare…Courage à tous et toutes pour affronter les autres. Merci Natacha d’être là.

  2. virginie says:

    Très émouvant ce post, pas facile d’en parler, on se sent toujours coupable de quelque chose…Il m’est arrivé une histoire similaire sauf que le connard en question avec de belles paroles et quelques renseignements bien pris avait reussi a rentrer chez moi, et qu’il avait un couteau…Mais heureusement plus de peur que de mal…Mais j’avais 18 ans et j’en ai 40 et c’est toujours là, dans un coin de ma tête…Et je suis bien heureuse de vivre dans un petit village maintenant avec mes enfants dont ma fille de 8 ans. Tout le monde se connait et on veille les uns sur les autres…Courage à toi…

  3. littlecelt says:

    Quand j’ai cliqué sur le lien sur twitter, je me disais que tu étais encore l’un des seuls blogs où je m’arrêtais et je lisais tout en profondeur.
    Ce nouveau billet le prouve, tu écris superbement bien et parler de ce sujet là a dû te demander bcp d’efforts.
    Continue Cranemou !

  4. cleopat says:

    J’ai retenu mon souffle tout le long de ton billet!
    Je comprends que ta colère perdure
    Comme c est dégueulasse! Non seulement tu as eu à subir l agression de ce pervers, mais tu en subis encore les conséquences, 16 ans après!
    Comme si tu étais en alerte, prête à régler son compte à un éventuel clone de ce connard !
    Déjà sans avoir été agressée, je suis toujours sur le qui vive Je déteste ce sentiment d’insécurité !
    Pour nos enfants et petits enfants nous ne pouvons les mettre dans un cocon à l abri de tout et de tous! On peut juste leur apprendre que nous ne vivons pas dans un monde où « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil! »! Sans toutefois leur peindre tout en noir ET pour ma part ça n’a pas toujours été simple de ne pas communiquer certaines peurs! :(
    Alors que toi tu as cette force : l humour et la joie de vivre ET je suis persuadée que tu sais, et sauras les mettre en garde de la meilleure façon qui soit.

  5. Lisbei says:

    C’est clair que moi aussi ça me met en rage de penser que parce que nous sommes des femmes, nous sommes des proies toutes désignées … que c’est à nous de devoir faire attention, d’être raisonnable, d’apprendre à nous défendre … c’est sûr que c’est plus facile que d’apprendre à la moitié de la population de la planète que ce n’est pas parce qu’on a un truc entre les jambes qu’on est obligé de le faire partager à tout ce qui passe … consentant ou non …
    Et de penser qu’il faut apprendre à nos enfants à être méfiants, à ne pas faire confiance aux autres gens … grrr … après ça on s’étonne que les êtres humains aient du mal à s’entendre …
    Bises quand même, et merci de partager tout ça avec nous …

  6. Anthony says:

    C’est toujours atroce de lire des choses comme ça. Et encore, combien de filles n’osent pas en parler ou porter plainte ? C’est bien triste, en effet…

  7. Batice71 says:

    Oui, on n’oublie pas… Jamais eu d’agression voire je suis passée à côté un jour !
    En revanche, j’ai vécu un cambriolage l’été de mes 18 ans. Je dormais à l’étage toute seule et je n’ai rien entendue… D’ailleurs, heureusement que je ne me suis pas levée pour une pause toilettes. Célibataire, je vérifiais plusieurs fois que ma porte était bien fermée et aujourd’hui, quand mon mari part en déplacement, je suis une trouillarde au point de fermer les volets et sortir la poubelle avant que la nuit tombe…voire je ne sors pas la poubelle du tout.
    Effectivement, cela fait peur vis-à-vis de nos enfants !
    Bravo pour le courage d’en parler …

  8. Kid Friendly says:

    Oh putain :-( Ce que je trouve effrayant c’est le nombre de femmes qui ont été victimes de quelque chose de similaires. Et c’est encore plus flippant pour nos filles ! Moi ce n’était pas la rue, mais un instit qui me faisait rester aux récrés et se collait à moi (et c tout mais c déjà bien assez). Et il était violent avec les petits garçons ce connard. Et bien sûr à l’époque je n’ai rien dit à mes parents…

  9. Banane says:

    Ça me fait réaliser que je vis dans un ghetto. De privilégiés. Que prendre ma voiture de banlieue à banlieue pour aller bosser et vivre dans un village sans endroit pour sortir le soir m’évite ce genre de situation.
    Bref, c’est moche mais c’est très bien écrit.

  10. mariette says:

    c’est pour ça que franchement les copains, la blague du « je te fais croire que qq1 te suis ou te siffle mais en fait c’est moi ton pote », bah vraiment, vraiment, elle est pas drôle.
    et aussi les arts martiaux c’est bien mais les stages d’autodéfense féminine c’est encore mieux. parce qu’il n’y a pas besoin d’être ceinture noire pour se défendre et avoir conscience, comme cranemou qu’on en a le droit! (Association Autonomie Autodéfense Lyon pour celles que ça intéresse)

  11. Julie says:

    Quelle histoire, je suis de tout cœur avec vous mais dans quel monde vivons nous, ca me fait vraiment peur pour le future de ma petit soléne :(

  12. Sarah says:

    J’ai beaucoup aimé ton article, bravo pour en parler et l’écrire d’une façon poignante. Quelle horreur, je n’ose imaginé ce que vous avez vécu, c’est horrible d’en arriver à ce point de peur. Je n’ai jamais vécu une telle chose, mais je connais la peur quand vous avez quand tu rentres seule chez toi le soir après le travail, que tu croises des regards insistants, que tu te prends quelques insultes dans la tête, et que tu accélères le pas en espérant que personne ne te suive. Malheureusement être une femme c’est ça de nos jours (c’est déplorable), je trouve que c’est une excellente idée de faire du krav maga, il faut savoir se défendre et savoir comment réagir dans ce genre de situation. Surtout, il faut l’enseigner à nos filles, en espérant qu’un jour, on n’ait plus à regarder par dessus notre épaule et à redouter le pire.

  13. Guillemette says:

    Il y a 16 ans on était copines, cette histoire , je m’en rappelle évidemment, et j’ y pense quasi tous les jours depuis 5 ans, parce que j’habite dans ce fameux immeuble…Ma fille a 4 ans, alors comme tu dis aujourd’hui’ hui, je n’ai pas encore peur pour elle, mais je redoute le jour où…
    Ca me ferait quand même vachement plaisir qu on se prenne un café/verre de vin ou une bière à l’occasion, histoire d’évoquer de meilleurs souvenirs.
    Guillemette

  14. Frenchie au Canada says:

    Je n’ai pas réussi à commenter sur ton poste tout de suite. D’habitude je te lis sans commenter car je n’ai pas (encore) d’enfants donc je ne me sens pas toujours concernée.
    Pour ma part, j’ai été tétanisée dans une situation similaire et je n’ai pas eu le courage de porter plainte (car je me suis sentie bien seule).
    Je partage mon histoire aujourd’hui sur mon blog car c’est « l’anniversaire » et je me suis permis de mettre un lien vers ton article (je supprime si ca dérange).
    Du coup je comprends mieux l’article que tu avais poste il y a bout de temps sur le fait que tu ne portes pas de short.
    Bref, si ça intéresse:
    https://unefillepascommelesautresblog.wordpress.com/2016/06/08/tes-forte/

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